Me réunissant moi-même l'autre jour en concile extraordinaire, il m'est apparu, bien malgré moi je t'assure,
que je n'avais toujours pas répondu à cette fameuse question que Camus déguisa en sujet du bac L
section j'ai-pas-20-ans-mais-je-suis-déjà-malin-com'-un-r'nard : "La vie vaut-elle
la peine d'être vécue ?"
Partant du principe qu'on ne parle que des choses que l'on connaît, je poserai ici comme
certain que Camus n'envisageait "La vie" que comme la sienne propre. Eut-il parlé de la mienne qu'il
n'aurait jamais atteint au pinacle sur lequel il repose aujourd'hui ; non pas que la mienne soit
moins passionnante, mais, soyons francs et modestes pour une fois, elle n'aurait pas dit grand chose à
ses contemporains.
Ceci posé, il convient de s'interroger sur la valeur d'universalité d'une éventuelle réponse,
c'est à dire sur la validité même de cette réponse au regard d'autres vies. Et là, chose curieuse,
on constate que chacun y va de son interprétation personnelle. Pour l'exemple, je citerai un moine
tibétain bouddhiste de mes amis qui affirmait encore récemment que la vie ne valait pas un plein de
Super-98 et un briquet, chose qu'il a démontré peu de temps après : c'est le jerrican qui a gagné.
A l'inverse, il arrive qu'il y ait match nul : Vol 730A et 427A de la PanAm contre Empire-State
Building : 2 partout. Tout semble donc être une question de dosage du kérosène, les sbires
intégristo-faschisants qui pilotent des Boeing comme Senna une Ferrari, s'étant montrés très
dispendieux, ils ont fait la preuve que l'on peut être extrêmement religieux et fondamentalement con.
Il aurait été plus judicieux de leur rappeler que cette preuve a été faite à de très nombreuses
occasions dans le passé et que plus personne n'en doute.
Qu'il soit noté ici que je persisterai à nier tout lien entre les pilotes fous et le sieur Bin
Laden* (Dieu ai son âme, et vite si possible)
aussi longtemps que je n'aurai pas eu directement la preuve qu'ils étaient copains comme cochons !
Après ces remarques pleines de bon sens, revenons au sujet qui nous occupe : ta vie, cher(e)
lecteur(lectrice) vaut-elle la peine que tu la vives ?
Ici, il va me falloir conjecturer un maximum attendu que je ne te connais que très
superficiellement (tu m'en vois désolé). D'une façon générale, ta vie ne vaut la peine d'être vécue
que si elle m'est, ou me sera, bénéfique d'une manière où d'une autre (la réciproque est vraie,
rassure-toi). Ainsi, si tu es destiné(e) à produire, dans un futur proche, une œuvre d'art qui me
touche (non, une nouvelle chanson de stade sur le modèle "PSG nique l'OM" n'est pas une œuvre d'art)
ou si tu comptes me faire profiter des dividendes phénoménaux de tes actions Eurotunnel, ou si encore
tu es l'une des femmes de ma vie, sois rassuré(e), ta vie vaut le coût (et non pas "vaut le coup"
comme trop d'imbécile le croient), et je dirai même plus, dans le troisième cas, contacte-moi vite,
tu me manques.
Sinon ? Heu... c'est plus délicat. Il y a bien une clause de récursivité, mais elle est plus ardue
à vérifier : si d'une manière ou d'une autre, ta vie est, ou sera, bénéfique à un individu dont la
vie m'est, ou me sera, d'une manière ou d'une autre, bénéfique, c'est gagné. Tu mesures la complexité
d'une vérification, le nombre d'intermédiaires n'étant pas limité, ils peuvent se compter sur les
doigts des mains de Shiva, éventuellement même en base 2 !
Aïe donc, nous voilà avec une définition valide certes, mais inexploitable ! Doublement
inexploitable même puisqu'il est pour le moins malaisé de dire aujourd'hui ce que sera ta vie
demain. Et, sauf à imaginer que les progrès de la génétiques permettent un jour de décrire ta vie
avant que tu ne commences à l'écrire, il n'y a pas d'espoir que les choses s'améliorent.
Alors que faire ? Croiser les doigts ? Arracher aux étoiles des secrets qu'elles n'ont jamais
eu ? Lire au fond de ta tasse de capuccino autre chose que : "tiens, il en reste" ?
Force m'est de constater que je suis aussi perplexe que toi, le seul expédient que j'entrevois
serait de laisser faire les choses et de n'en tirer de conclusion qu'au moment où il est déjà trop
tard pour la mettre en pratique. C'est pas brillant, mais c'est tout ce que j'ai (si tu penses à
autre chose, fais le moi savoir, et en plus tu me seras bénéfique !).
En conclusion, de la vie de Camus, nous retiendrons donc deux choses :
1- ne pas monter en auto avec le fils de son éditeur,
2- on peut être un type bien et mourir quand même.
De ta vie à toi, je ne retiendrai probablement rien et, sauf cas exceptionnel (cf. comment rendre
ta vie bénéfique pour moi) ne le regrette pas beaucoup. De ma vie à moi enfin, tu ne retiendras rien non plus, mais j'imagine que c'est de bonne guerre...