C'est bien bô la plaisanterie, mais de temps en temps il faut savoir son sérieux regagner comme disait l'aut'. Et du sérieux, il en faut à la lecture d'un petit ouvrage que je ne saurais trop te conseiller : "Commentaires à la société du spectacle" de Guy Debord.
Je suis tombé dessus, il faut bien le dire, un peu par hasard, au gré d'une visite dans la bibliothèque familiale (à ce propos, il va falloir que je me restreigne, le papa commence à avoir des doutes concernant la disparition de ses bouquins).
Sérieux disais-je donc, devant le sujet d'abords puisque ce bouquin est une reprise (et parfois une refonte) d'un précédent (1967) nommé judicieusement "La société du spectacle" qui décrivait les prémisses de ce qu'il convient malheureusement aujourd'hui de nommer la société moderne.
"Encore une critique sociale ?" t'écris-tu ?!
Certes, une critique sociale, mais enfin une qui mérite son nom, d'autant plus qu'elle ne se propose pas d'offrir quelques réponses hâtives au(x) problème(s), comme tant d'autre l'ont fait. Une critique sous forme de constat, libre au lecteur de choisir son camp.
Et sans vouloir, ô visiteur ami, te priver de ta libre conscience, je me contenterai de préciser que mon camp est tout choisi et, une fois n'est pas coutume, c'est celui des perdants.
Pour en revenir au sieur Debord, j'aime autant lui laisser la parole, il est certainement son plus habile défenseur. (A dater de cet instant, toutes les citations seront issues du livre lui-même, sauf précision.)
- Qu'est-ce donc que le spectacle m'sieur ?
" - En 1967, j'ai montré dans un livre, La société du spectacle, ce que le spectacle moderne était déjà essentiellement : le règne autocratique de l'économie marchande ayant accédé à un statut de souveraineté irresponsable, et l'ensemble des nouvelles techniques de gouvernement qui accompagnent ce règne."
- Ouahou ! Rien que ça ? Mais le "règne" de l'économie marchande, n'est-ce pas un peu fort comme terme ? Le monde occidental est sous un régime démocratique, c'est donc le peuple, par le biais de l'Etat qui "règne", non ?
" - La fusion économico-étatique est la tendance la plus manifeste de ce siècle ; et elle y est pour le moins devenue le moteur du développement économique le plus récent. L'alliance défensive et offensive conclue entre ces deux puissances, l'économie et l'Etat, leur a assuré les plus grands bénéfices communs, dans tous les domaines : on peut dire de chacune qu'elle possède l'autre ; il est absurde de les opposer, ou de distinguer leurs raisons et leurs déraisons. Cette union s'est aussi montrée extrêmement favorable au développement de la domination spectaculaire qui précisément, dès sa formation, n'était pas autre chose."
- Chirac - Messier : même combat, en gros ! Il est vrai qu'à l'approche des élections, on a du mal à discerner les techniques de com' d'un candidat à l'Elysée de celle d'un candidat au disque d'or. Mais au-delà de cette collusion Etat-Economie, quelles sont les spécificités de la société du spectacle ?
" - La société modernisée jusqu'au stade du spectaculaire intégré se caractérise par cinq traits principaux, qui sont : le renouvellement technologique incessant ; la fusion economico-étatique ; le secret généralisé ; le faux sans réplique ; un présent perpétuel."
- Ok, la fusion truc-machin on a vu, mais c'est quoi donc le reste ? Qu'y a-t-il de mal dans le progrès technologique ? Moi je suis très content de mon téléphone-mobile-presse-purée-réveil, même s'il est un peu cancérigène !
" - Le mouvement d'innovation technologique dure depuis longtemps, et il est constitutif de la société capitaliste [...] mais [...] il renforce d'autant mieux l'autorité spectaculaire, puisque par lui chacun se découvre entièrement livré à l'ensemble des spécialistes, à leurs calculs et à leurs jugements toujours satisfaits sur ces calculs. [...] On entends dire que la science est maintenant soumise à des impératifs de rentabilité économique ; cela a toujours été vrai. Ce qui est nouveau, c'est que l'économie en soit venue à faire ouvertement la guerre aux humains. [...] "Il est très hasardeux de baser une stratégie industrielle sur des impératifs en matière d'environnement" Daniel Verilhe" [représentant de la filiale de produits chimiques d'Elf-Aquitaine à la conférence pour l'interdiction des chloro-fluorocarbones 1986]
- Certes ça fait peur, mais il n'est pas exclus que la science apporte des réponses valables aux problèmes de bien être ou d'environnement...
" - On ne demande plus à la science de comprendre le monde, ou d'y améliorer quelque chose. On lui demande de justifier instantanément tout ce qui s'y fait"
- Oui, un peu comme les modifications génétiques des aliments, dont on nous dit depuis des années qu'elles sont destinées à créer des plantes résistantes à la sécheresse, permettant ainsi aux pays du tiers monde de manger presque à leur faim, et tout ce que l'on voit venir sont des plantes résistantes à des herbicides que jamais les pays en question ne pourront s'offrir. Ça se tient. Mais ils reste les experts, ceux qui sont en mesure de juger véritablement de la valeur (et éventuellement de la moralité) des choses...
" - Tous les experts sont médiatiques-étatiques, et ne sont reconnus expert que par là. Tout expert sert son maître. [...] L'expert qui sert le mieux, c'est, bien sûr, l'expert qui ment. Ceux qui ont besoin de l'expert, ce sont, pour des motifs différents, le falsificateur et l'ignorant. Là où l'individu n'y reconnaît plus rien, il sera formellement rassuré par l'expert."
- Mais les experts sont foncièrement honnêtes, la preuve, ils avaient dit que le nuage de Tchernobyl s'était arrêté à la frontière et c'est vrai. Heu... enfin presque. On nous aurait menti ?
Et tu vas me dire que les producteurs de clopes savaient depuis des années qu'ils nous vendaient de la mort à fumer ? qu'ils ont rajoutés sciemment des "exhausteurs de goût" qui renforcent l'accoutumance ? que les seules études sérieuses portant sur les effets des lignes à haute tension ont été commanditées par EDF et que leurs résultats n'ont jamais été rendus publiques ? que les interventions armées humanitaires de l'ONU sont systématiquement motivées par des considérations économiques ?...
Allons, restons sérieux ! Si l'on perd confiance en nos dirigeants, y'a plus rien à faire !
" - Le spectateur est [...] sensé ignorer tout, ne mériter rien."
- Mais merde, nous vivons en démocratie, le gouvernement par le peuple. C'est bô la démocratie !
" - Cette démocratie si parfaite fabrique elle même son inconcevable ennemi, le terrorisme. Elle veut, en effet, être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats. Les populations spectatrices ne peuvent certes pas tout savoir du terrorisme, mais elles peuvent toujours en savoir assez pour être persuadées que, par rapport à ce terrorisme, tout le reste devra leur sembler plutôt acceptable, en tout cas plus rationnel et plus démocratique."
- Là je m'incline devant cet esprit de visionnaire, dire qu'aujourd'hui le Plus Puissant Pays du Monde justifie sa délirante politique militaire délirante à l'aide de cet argument !
Mais donc, si je te suis bien, De Gaulle avait tort, ce ne sont pas les français qui sont des veaux, mais l'ensemble des spectateurs occidentaux ?
" - Sur le plan des moyens de la pensée des populations contemporaines, la première cause de la décadence tient clairement au fait que tout discours montré dans le spectacle ne laisse aucune place à la réponse. [...] Le flux des images emporte tout, et c'est [...] quelqu'un d'autre qui gouverne à son gré ce résumé simplifié du monde sensible ; qui choisit où ira ce courant, et aussi le rythme de ce qui devra s'y manifester."
- Ok, je rend les armes. Impuissant de fait sinon de volonté, il ne me reste qu'à m'accorder en pratique avec cet aveuglement tout en m'efforçant de n'en pas être dupe. Je tiens d'ailleurs à te remercier Guy pour ce coup de fouet à ma raison, j'adhère quasi-complètement à ton propos même si certains aspects me troublent encore. Mais ne prends-tu pas trop de risques à décrier ton prochain de la sorte ?
" - Je dois surtout prendre garde à ne pas trop instruire tout le monde."
Voilà, lecteur, un bref résumé du bouquin. Je conçois que tu ne sois pas convaincu, je ne l'aurait moi-même pas été à la lecture de cette seule page, mais j'espère que tu te laissera tenter par la version longue, ne serait-ce que pour la verve qui parfois ressemble à du Desproges.
Pour finir, je dois te mettre en garde contre une image que tu pourrais avoir du bouquin à la lecture de ces lignes et qui n'est pas le moins du monde justifiée (la faute m'en incombe, que Guy en soit blanchi) : ce livre n'est pas une diatribe contre un éventuel complot politico-financier à grande échelle, il ne se veut qu'un constat sur l'état et le fonctionnement du monde.
Constat par trop judicieux pour être agréable...